Durant toute sa vie, Boris Vian a baigné dans la musique sans pourtant l’avoir vraiment apprise. Ses parents lui choisissent un prénom provenant d’un célèbre opéra : Boris Goudonov de Moussorgski, inspiré d’une pièce de Pouchkine. La mère Yvonne est folle d’opéra et de musique classique ; jeune fille, elle se rend à nombre de représentations pour écouter les œuvres de Debussy ou de Saint-Saëns, mais aussi pour découvrir les ballets russes. Elle est subjuguée par le jeune compositeur et pianiste Maurice Ravel. Sans jamais se lasser, elle interprète toutes sortes d’airs de sa voix de soprano, faisant la joie de son mari Paul. Elle joue également des heures durant sur son piano à queue et quand ils perdront leur fortune, après la crise de 1929, elle se sépara de tout sauf de celui-ci. Plus tard, alors qu’Yvonne habite un petit appartement parisien, le piano est toujours là, occupant toute la place et il en fut ainsi jusqu’à son décès en 1976.

Boris Vian musicien

Rappelons que Boris Vian naît en 1920, début des « années folles » où la musique tient une place d’importance après l’affreuse guerre de 14-18. Le jazz arrive en même temps que les alliés américains, le cabaret Le bœuf sur le toit reçoit tous les parisiens en mal de liesse avec à leur tête, le formidable créateur novateur Jean Cocteau. La Revue Nègre avec Joséphine Baker portant une jupette faite de bananes et présentant un air délicieusement coquin embrase le cœur des français. Le charleston se danse dans des boîtes de nuit où les clients présentent des tenues déjantées allant jusqu’à afficher leur homosexualité et les mélodies latino-américaines emportent les couples dans des danses sensuelles et rythmées dans les petits bars de quartier et les grands hôtels.

Le magnifique phonogramme de la famille Vian tourne très souvent. Ils ont une belle collection de disques 78 tours et le père, amoureux de Carlos Gardel, n’hésite pas à passer ses airs argentins et tout en chantant, danse avec son épouse des tangos enamourés. Chez les Vian, il n’y a pas beaucoup d’obligations mais beaucoup de loisirs culturels et artistiques, les institutions ne sont pas bienvenues, c’est un peu jour férié tous les jours, d’ailleurs tant que la famille en a les moyens, les quatre jeunes enfants ont un précepteur à domicile.

Yvonne deviendra rapidement la grande amie de la mère de Jehudi Menuhin quand avec sa famille ils s’installeront dans la grande maison des Vian en 1931. Les quatre enfants Vian, installés dans la maison des gardiens à cause d’un revers de fortune, seront très proches des trois enfants Menuhin et leurs loisirs seront souvent l’occasion d’écoutes musicales avec un tourne-disque portable même pendant les pique-niques ! Bien qu’aucun des enfants Vian n’aient appris le solfège et ne jouent d’aucun instrument, ils sont tous dotés d’une bonne oreille musicale et d’un goût prononcé pour cet art.

Boris Vian à la trompette

C’est à leur adolescence qu’ils s’improviseront musiciens. A partir de 1935, Lélio, l’aîné, choisit l’accordéon puis la guitare, Alain la batterie et Boris la trompette. Ce dernier a 15 ans, a trouvé son style, il veut jouer comme Bix Beiderbecke, cornettiste blanc américain né le même jour que lui, un 10 mars. Ils jouent dans le parc de leur villa et font le bonheur de leurs parents et de tous les jeunes venus les écouter, un peu moins des voisins qui voient arriver ces bandes de jeunes bousculant leur tranquillité.

Les trois frères enrichissent constamment leur collection de disques de jazz échangés ou achetés en France et à l’étranger. Ils connaissent tout ce qui s’enregistre à cette époque. C’est une passion qu’ils partagent et qu’ils partageront toute leur vie.

Les années folles s’éloignent, la grande dépression est passée par là ainsi que la déclaration de la maladie de cœur du jeune Boris, le nazisme ne cesse de faire des ravages au point que la guerre s’annonce et en septembre 1939, Lélio, le frère aîné, endosse le costume militaire pour partir à la guerre. Une sorte de résistance s’organise à travers des surprises-parties à domicile réunissant jusqu’à deux cents adolescents, dansant dans la salle de bal construite à cet effet par le père et ses fils.

Duke Ellington

C’est encore au son d’un pick-up que Boris Vian rencontre sa future femme, Michelle Léglise. Ils sont à Capbreton avec leurs familles, fuyant Paris et son occupation allemande tandis que le Maréchal Pétain prend ses fonctions à Vichy en tant que chef du gouvernement, c’est l’été 1940. La musique est un excellent remède pour oublier la guerre mais aussi une maladie de cœur qui lui laisse peu d’espérance de vie alors qu’il affiche ses 20 ans.

Durant les années de guerre, Michelle, Boris et leurs amis de l’Ecole Centrale, où Boris fait des études d’ingénieur, s’organisent en bandes pour aller voir des films américains ou écouter du jazz à Ville d’Avray ou dans des garages clandestins en banlieue parisienne. Leur ami Jacques Loustalot dit le Major, qui est prêt à tout pour vivre dignement et pleinement, est souvent de la partie ; c’est tout à fait l’esprit de Boris et Michelle à cette période pour faire face à la situation car Alain, l’autre frère de Boris, est envoyé à son tour en Allemagne.

Lorsque la libération s’annonce entre 1944 et 1945, les orchestres jazz jouent abondamment dans les cantines américaines et les bals s’improvisent un peu partout. Claude Abadie, polytechnicien et ami, propose à Boris Vian de rentrer dans son orchestre, ce qui lui permet de participer ainsi à de nombreux concerts. C’est également une source de revenus pour Boris et sa famille et l’occasion formidable de rencontrer des Américains et de parler jazz !

Carte Club Saint-Germain-des-Prés

Avec Michelle, ils ont une solide culture américaine, cinéma, littérature, musique, tout leur plaît. Ils ne seront jamais zazous, déjà trop "snobs" pour appartenir à tout clan mais leur esprit en est proche. Rencontrant beaucoup d’Américains, qui souhaitent s’installer à Paris à cette époque, Boris approfondit ses connaissances sur les racines du jazz, mais Il s’aperçoit vite que connaître l’histoire du jazz, c’est connaître l’histoire de l’esclavage. Cette dure réalité de l’Amérique va changer sa vision et J’irai cracher sur vos tombes est là pour en témoigner.

Cette même année 1946, L’écume des jours s’apprête à sortir dans les librairies sans attirer guère d’attention de la part des lecteurs mais aussi des critiques littéraires.

Dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, en compagnie de ses amis, Juliette Gréco, Anne-Marie Cazalis, Alexandre Atruc, Claude Luter, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, … Boris Vian vient souvent jouer de la trompette et animer Le Tabou puis le Club Saint-Germain. Il participe aux fêtes, hommages et réceptions qui se succèdent à un rythme effréné pour cette jeunesse qui n’en a pas fini de rattraper le temps de son insouciance. Bientôt le Tout-Paris se presse aux portes des caves où le jazz résonne à la grande joie de Boris Vian.

Boris Vian et Miles Davis

Entre 1945 et 1948, Michelle et Boris rencontrent et partagent leurs soirées avec nombre de copains, de zazous et de bobby-soxers et puis également avec le tout jeune Miles Davis. C’est aussi l’occasion de recevoir Charlie Parker, Dizzy Gillespie et leur train d’enfer avec le be-bop qui fait danser tous les Germanopratins nocturnes, car on ne saurait rester assis en écoutant du jazz à cette époque ! Et puis bien sûr, le Duke en personne, Duke Ellington, le compositeur que Boris admire entre tous pour ses créations et sa maîtrise à diriger un grand orchestre. Cette pulsion musicale jazzique le remplit de joie. Il s’adonnera sans restriction à l’écriture de centaines d’articles pour diverses revues dédiées au jazz dont le fameux Jazz-Hot. Ses chroniques restent célèbres et son ton effronté plaira au point d’inspirer nombre de journalistes par la suite.

Miles Davis
Carte de presse JAZZ HOT

En 1949, Saint-Germain-des-Prés se meurt et Boris Vian aussi en quelque sorte. Il arrête la trompette pour raisons de santé à son grand désespoir mais sans jamais s’en plaindre, ce n’est pas son genre. Encore aujourd’hui, on ne sait pas où se trouvent sa trompette Selmer et son cornet à pistons dit trompinette. Il la troquera plus tard contre un cor à gidouille à dix-huit tours dont il jouait de temps en temps lors de cérémonies du Collège de ‘Pataphysique.

Alors que tout le lâche, en 1950 il revient à la vie par la musique en quelque sorte avec la rencontre d’Ursula Kübler, celle qu’il épousera en 1954. Elle est Zurichoise, ballerine et ne vit, elle aussi qu’à travers la musique. Elle est venue à Paris étudier le modern-jazz, que très peu de danseurs osent à l’époque. Stop le classique ! Il va voir Ursula danser lors de ses nombreuses et interminables répétitions et admire ses évolutions ; il revoit sa culture musicale classique car Boris a des réticences et elle de grandes connaissances en la matière ; il se laisse petit à petit apprivoiser.

Boris Vian au Trois Baudets à Montmartre

Entre 1951 et 1953, Boris Vian survit en quelque sorte mais de perd pas de vue la musique sous toutes ses formes. Il imagine arguments de ballets, comédies musicales et même un livre sur les rouages de la variété française. Ce livre verra le jour quelques années plus tard sous le titre En avant la zizique par ici les gros sous.

En 1954, Boris Vian commence une production qui s’avèrera très importante dans l’écriture de la chanson. Il explore et distord tous les concepts de l’époque cherchant d’autres rimes et d’autres sujets à développer autres que celui de la romance qu’il exécrait. J’suis snob, La complainte du progrès, Le déserteur, Je bois, La java des bombes atomiques ou encore On n’est pas là pour se faire engueuler ressemblent bien à l’esprit de Boris Vian, mais il ne trouve personne pour chanter ses créations...

Le temps passe ; sur les conseils d’Ursula et de Jacques Canetti, célèbre et formidable directeur de la salle de spectacle Les trois Baudets à Montmartre, Boris prend des cours de chant avant que Canetti ne lui ouvre les portes de son music-hall : en compagnie de Marcel Amont, il fait une première partie de vingt minutes interprétant entre 5 et 7 chansons par soir. Entre 1954 et 1955, son trac ne baissera pas, il ne se sent pas fait pour être sur scène mais néanmoins, accompagné de son ami et pianiste de jazz Alain Goraguer, il entreprend plus d’une année de représentations et de tournées. Malgré le chahut voire la violence de certains spectateurs dans la salle, Vian ne se laisse jamais démonter et poursuit autant que possible son tour de chant et surtout sa chanson du Déserteur, qui défraie la chronique au moment où la guerre d'Indochine vient de se terminer et où la guerre d'Algérie s'annonce...

Benny Goodman

Fatigué, Boris Vian accepte un poste auprès de Jacques Canetti qui lui propose de créer un catalogue jazz pour Philips. Si la période paraît tranquille, Boris Vian va à nouveau vivre un drame : il déclare un œdème pulmonaire et son cas semble très grave. L’année suivante, en 1956, c’est une seconde crise qui le terrasse alors qu’entre-temps il a accepté un poste chez Philips en tant que directeur artistique. Tout le monde le sollicite, il joue sur tous les tableaux : couvertures de disques, création de labels, maquettes, studios d’enregistrement, premières campagnes de publicité, usines de fabrication ; sa formation d’ingénieur, sa rapidité de création et  sa prestance le font vite devenir indispensable au sein de la grande maison. Il aurait pu y faire une grande carrière mais décidément le salariat n’est pas pour lui.

Malgré fatigue et maladie, durant les années 50, Vian continue inlassablement sur son chemin de la création musicale. Il rencontre Henri Dutilleux pour un projet de ballet, puis le célèbre compositeur suisse et voisin, membre éminent du Groupe des Six, Arthur Honegger, mais il ne trouve pas le temps de poursuivre de collaborations. C’est avec Georges Delerue qu’il connaît son seul grand succès, encensé par la critique : Le Chevalier de neige, un très long opéra, donné en 1953 à Caen puis à Nancy dans une autre version en 1957.
En 1958, c’est avec Darius Milhaud qu’il collabore et ils donneront ensemble naissance à Fiesta, un court opéra remanié pour l’occasion par Vian puisqu’au départ il s’agissait d’un ballet.

Boris Vian

Il sait qu’il ne va pas vivre vieux, que son cas est devenu désespéré, il veut se remettre à écrire de l’opéra, il souhaite aller plus loin et surtout travailler chez lui, sans sollicitation. Ursula lui promet des jours meilleurs, un voyage à New York et une nouvelle voiture… mais tout s’arrête sur un air de jazz le 23 juin 1959 lors de la projection de l’adaptation au cinéma de son roman éponyme J’irai cracher sur vos tombes.

Il est probable que la vie de Boris Vian pourrait faire un sacré blues mais il aimait trop rire et ne se prenait pas suffisamment au sérieux, ce qui lui convient mieux : the show must go on !